samedi 9 décembre 2017

Fantasmagorie


Nuit
Les yeux ouverts
les deux
le regard vers où?
tant il n'y a rien à voir...

Noir
les deux yeux ouverts
pour quoi percevoir?

Projeter sur ce noir
que les yeux me proposent
des images bleues roses
le blanc de tes yeux verts
qui me fixent à travers
un cadre aux couleurs nuage

Dans le noir de ce rien
ton tout toi devient clair
et s'éclaire soudain
ce qui était un mystère

Pauvre Einstein dans sa tombe
mort en croyant mordicus
que les rais de lumière
se déplacent dans le vide
suivant une ligne droite!

La lumière de tes yeux
suit les courbes du temps
pour contraindre l'espace
le réduire à néant

Dans le noir face à face
ton regard et le mien
et le monde s'efface
et l'univers revient

lundi 4 décembre 2017

Cicatrice

Ce n’est rien
dit le chirurgien
et il planta dans ma poitrine ardente
un bistouri lame tranchante
qui m’arracha 
dans un cri de douleur
l’air comprimé d’un siècle vécu.

Avec l’air sortit du sang
sec comme du sable 
noir comme le temps
sang de nuits tordues
et de jours mordants

Avec l’air jaillit aussi
comme la main d’un gant
l’enfant mort-né d’un vieil amour
aux dents pointues
aveugle sans doute
et sourd

La lame trancha plus loin
je ne sais si artère ou si veine
ou si quelque tuyau secret
percé
laissait jaillir ma peine

Je sentis 
comme sent l’enfant
que l’heure sombre approche
des démons sous le lit
des tristes reproches
je sentis qu’un nerf 
oculaire
fut touché mis à vif
car des larmes coulèrent
de mes orbites sèches

J’hésitai
le fluide emportait
avec la glauque saumure
tant d’heures de beauté
de regards sur les fleurs
de chant d’espoir
de vains
appels sous la fenêtre
de la belle aimée depuis l’enfance
que je demandai au chirurgien
de stopper l’incision
de recoudre tant pis

Je garde depuis
l’abcès
l’infectieuse affection
dont les élancements réguliers
me dénoncent vivant

Le bonheur sera 
pour une autre vie
Sans t’espérer mienne
de quoi sert le bonheur?

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De quoi t'ont servi les livres, les voyages,
les mythes expliqués par les anciens Grecs
les récits de sagesse écrits par des sages
à l'encre bleue ciel sur des papyrus secs

Nage à contre-courant dans l'océan rouge
noie-toi dans ton délire et survis à l'âge,
tremble à nouveau, hurle à la mort, vole, bouge,
retiens dans tes poings la foudre de ta rage...

Tu savais bien, ta tête savait pourtant
qu'en ouvrant ta veine au re-désir brûlant
ton âme signait un pacte irréversible

Crève, éclate, saigne et baigne dans ton sang
sens frémir en toi la sève des pins blancs
arrache ta lèvre au baiser impossible

Solitudes

On peut vouloir faire l'expérience
De la solitude

On peut vouloir ne plus
Être seul

On peut sentir à nouveau
L'absence de l'être

On peut s'apercevoir un jour
Qu'on veut serrer une main de chair
Parler à l'oreille de chair
Baiser la peau d'un cou de chair

On peut envisager de traverser
L'Atlantique à la voile
Sans autre corps que le propre

Mais traverser la vie
Les moments
Les beautés que le monde régale
Les heures que l'âme allonge
Sans covibrer, consentir, cotoucher. Caresser peut-être.

Alors on part en quête
D'un quelqu'un ?
A quoi bon: on sait ce qu'on veut vivre
L'ersazt n'a que le goût de la misère

Neptune

Je suis poisson gris dessous l'étrave 
tourbillon sale aux doigts de sable 
chaînon rouillé d'ancre orpheline 
branchage flottant ignare à la surface 

Je suis plume de mouette dans la vase 
bouée noyée sous trop plein d'algues 
compas au nord bloqué sur l'axe 
blessure gratuite de girouette 
cri qui se perd entre deux marnages 

Je suis le reflet du soleil sur la vague 
l'écho des sirènes après le bel âge 
la chevelure bouclée des légendes celtes 
que les haubans répètent dans le haubanage 

Je suis la force vive que d'autres ignorent 
le lion tapi dans l'ombre de l'audace 
l'amour déguisé en rêve d'hivernage 
la flamme dévoreuse qui joue la bougie sage 

Je suis celui qui peut dans ses mains de Titan 
broyer le mensonge des cités sans nombre 
et dans ses bras hors d'âge de Léviathan 
te bercer dans la douceur, amie, amante, aimée dans l'ombre.

Marées

C'est une île aux confins
de la terre et de l'inconnu
qu'un courant circulaire amuse
au gré des marées de lune

Une mouette compte les heures
qu'elle occupe à embellir la rive
de son rire et de son vol
et de sa démarche hâtive

De temps en temps elle admire
le large, l'inconnu, les flots,
puis rêveuse se retire
dans son nid douillet et chaud

Porté par les courants qui tournent
un tronc flotté, chaque matin
salue la mouette et l'invite
à se poser sur son destin

Blanche, elle, et majestueuse
délicatement refuse
d'un coup d'aile et dit : "peut-être
un jour... mais pas ce matin clair !"

Le tronc flotté va chaque fois
faire plus loin son tour de l'île
et chaque fois même réponse
de la mouette magnifique

Or un matin la lune et l'onde
firent porter le tronc luisant
trop loin de l'île à l'âme ronde
hors d'atteinte de l'oiseau blanc

Il vogue à l'infini sans route
dans l'inconnu ou entre deux eaux
La rive est loin. Reste le doute.
Le temps effacera son lot.

Deuil

Mon corps se souvient 
d'avoir été océan:
il en garde la vague à l'âme,
il en conserve le sel
en pincées dans les larmes,
et le reflux des visions
qui naissent dans les fonds calmes
s'écoule entre les mâchoires
en tapis d'écume et d'algues;

mes yeux gardent à vue,
au bord des cernes creusées,
la contraction de l'absence 
en un instant dévoilée :
la mort du père et le vide
qui serre la gorge inutile,
plus sable qu'écume, et plus
flux de regret que de bile...

Et voilà que ce soir sans raison
sous une lune ronde et jaunie
par les ans et la misère du monde,
remonte comme des abisses
une apnée de deuil incongrue
qu'aucun vrai décès n'accompagne...

Si! coeur, corps, gorge, regard,
faites les comptes et songez 
que vous avez enterré 
morts ou vivants cette année
quatre amours ou davantage!